Strange Place For Snow – Esbjörn Svensson Trio (E.S.T.)

Est Strange Place for SnowSorti le 4 juin 2002

Le sixième opus studio d’Esbjörn Svensson Trio surfe brillamment sur la vague créée internationalement par le band suédois, allant toujours un peu plus loin dans son mélange entre le jazz et la musique plus populaire et accessible, tout en gardant sa virtuosité dans les solos. Ajoutons à cela une touche d’humour dans les titres, et on a tous les éléments qui ont justifient la popularité grandissante d’E.S.T. dans la première moitié des années 2000. Cet album fait suite à l’album Good Morning Susie Soho, paru 2 ans auparavant.

The Message introduit discrètement l’album, avec une de nombreux moments où on entend seulement les balais du batteur Magnus Öström. Même si ce n’est pas une mauvaise composition, ce n’est pas dans la même veine que les titres à succès du trio. Mais dès les premières secondes de Serenade For the Renegade, on s’y retrouve : un son plus plein, avec la contrebasse de Dan Berglund qui offre des notes soutenues et juste un peu tendues, et bien sûr une mélodie qui nous hante jouée au piano d’Esbjörn Svensson.

Vient ensuite la pièce-titre, Strange Place For Snow. Cette compo presque dansante dans la rythmique du thème principal ne nous dit pas à quel endroit nous sommes, mais on ne sent effectivement pas que la neige devrait y tomber. Certaines portions, plus planantes, semblent imiter l’ambiance créée par les flocons. Une autre belle pièce-titre, comme seul E.S.T. arrive à faire à chacun de ses albums ou presque.

Mais le sommet de l’album vient juste après, avec Behind the Yashmak. Un yashmak est un voile islamiste qui a jadis été largement porté en Turquie. Avec un tel nom, on peut se demander à quoi s’attendre et on n’est pas déçus : une intro mystérieuse à la contrebasse et aux sons électroniques en arrière-plan de plus de 1 minute 45 nous amène enfin à la première mélodie, qui fait écho à ce que jouait Dan Berglund. Puis la montée qui vient est tout simplement parfaite, avec une progression autant dans les accords que dans l’instrumentation qui vient vous chercher en dedans. L’inexplicable pouvoir de la musique à son meilleur. On donne une pause à vos émotions avec un solo de piano, mais c’est une façon sournoise pour le band de faire un long build-up musical qui nous ramène au deuxième thème, encore plus puissant cette fois. À chaque fois que cette partie revient, elle se fait plus intense, plus poignante, jusqu’à la toute fin où on a bel et bien atteint l’apogée, puis c’est coupé de façon très sèche. En quelque sorte un coït interrompu musical, il aurait été impossible de «bien» finir une pièce aussi intense que celle-ci. Au total, Behind the Yashmak dure plus de 10 minutes, mais on n’a pas cette impression, tellement tout est bien amené et que chaque mesure semble être prévue pour la prochaine ascension. Aisément une des meilleures compos d’Esbjörn Svensson en carrière. Une des seules pièces instrumentales qui arrivent à venir plus de frissons que celle-ci est certainement Farewell d’Apocalyptica, ça vous donne une idée.

Après un tel sommet, on s’adoucit avec la ballade Bound for the Beauty of the South. Écoutée séparément, c’est une belle pièce, mais juste après Behind the Yashmak, elle passera totalement inaperçue. Cela prendra en fait When God Created the Coffeebreak pour arriver à retenir l’attention de nouveau. Très agitée dès la première seconde, cette pièce arrive à ne pas sacrifier une mélodie intéressante par moments. L’histoire ne dit pas combien de cafés avait bu le compositeur, mais cette pièce très rapide sonne vraiment comme une hymne sincère à ce breuvage matinal avec des portions musicales plus modérées (qui sont tout de même rares et surtout trop courtes), qui permettent d’apprécier le moment.

Spunky Sprawl a une énergie qui pourrait s’apparenter au style de Vince Guaraldi notamment dans le thème de Charlie Brown, avec sa musique vaguement bon enfant. Puis c’est déjà Carcrash, la dernière pièce, qui arrive. Contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’est pas une composition violente. Au contraire, elle est très émotive, dans sa mélodie et dans sa lenteur. On comprend que c’est la musique qui suit le fameux accident. Une longue portion s’apparente même au style d’une berceuse. La seule chose qu’Esbjörn Svensson ignorait, c’est qu’il allait lui-même décéder d’un accident quelques années plus tard, mais de plongée plutôt que de voiture. Avec cela en perspective, cela rend cette composition encore plus poignante. Environ 3 minutes de silence nous permettent de digérer nos émotions, puis on a droit à une pièce cachée. On quitte complètement le registre général de l’album, avec de la musique forte, électronique, à la limite agressante. C’est même à se demander si ce n’est pas elle, la vraie musique de Carcrash. Le style de cette composition sera reprise plus tard, vers la fin de la carrière du trio, mais les premiers balbutiements se font déjà entendre sur cet album.

Que dire de plus sur cet album, si ce n’est que le band en était à sa plus belle période avec des compositions plus inspirées les unes que les autres. Behind the Yashmak est évidemment au top, mais plusieurs autres titres de l’opus Strange Place For Snow sont des petits bijoux de jazz moderne. D’ailleurs, les pièces de cet album ont été utilisées comme bande sonore du film français Dans ma peau (paru en 2002).

À écouter : Behind the Yashmak, When God Created the Coffeebreak, Carcrash

8,4/10

Par Olivier Dénommée

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