Le monde perdu – Daran

Daran_pochetteSorti le 14 octobre 2014

Rentrée montréalaise le 20 février dernier pour Daran, dans un Gesù plein à craquer. Comme souvent avec cet homme de défis, la proposition était audacieuse et alléchante : donner un concert acoustique en tandem avec une dessinatrice (Geneviève Gendron) qui improvise sur des films à l’aide d’une palette graphique spécialement créée pour l’occasion, le tout projeté sur un écran géant placé en fond de scène. Le matériau de base du concert est issu du dépouillé album Le monde perdu, dont la tournée a débuté le mois précédent au Québec.

Après presque 25 ans d’une carrière bien remplie, l’artiste folk-rock est encore relativement méconnu du grand public, pour des raisons un peu mystérieuses, mais qu’on imagine liées à son peu d’appétence pour les règles trop étroites d’un milieu comme celui-ci pour un artiste aussi libre d’esprit («Je descends la rue en sens interdit, ça m’amuse et cette raison suffit», chantait-il en 1995). Un artiste qui «évite le soleil», selon le titre de son premier album en 1992, et préfère «dormir dehors». Daran a – ou du moins on l’imagine – un fort caractère, et un certain goût pour les choses graves et tourmentées et pour les chemins de traverse. Pour les points d’interrogation sans réponse.

Autant le dire tout de suite, l’auteur de ces lignes est un fervent admirateur de Daran, chanteur inspiré et artiste intègre qui se renouvelle constamment, un cas assez unique dans un milieu qui souvent répète ad nauseam des recettes éprouvées. Au contraire, Daran ose, quitte à complètement se tromper parfois. Paradoxalement, c’est la signature d’un grand.

Après son très marquant album concept de 2007, à la fois intense et généreux, Daran a produit au Québec en 2012 ce qui est peut-être à date son meilleur disque en carrière, L’homme dont les bras sont des branches. Un album parfait où le côté sombre et rageur, plus contenu que sur l’écorché, se marie parfaitement avec la vulnérabilité la plus touchante. Alors, apaisé par l’air du Québec, le néo-montréalais Daran? Car, pour sa cinquantaine, Daran a quitté son pluvieux coin de Bretagne pour le neigeux coin d’Amérique francophone qu’est Montréal, une ville très appréciée des Français pour sa douceur de vivre (outre ses 6 mois de froid sibérien!), son bouillonnement créatif, la vitalité de sa scène «indie», sa spontanéité et une certaine harmonie dans les rapports humains. La légèreté de son air.

Comme compositeur, Daran a toujours sa pate mélodique inimitable qui le place parmi les plus grands. Il suffit d’écouter Pas peur, reprise en spectacle au Gesù, Sur les quais, ou encore Oublie tout, pour comprendre que cet homme peut composer de purs chefs-d’œuvre pleins de classe et sans artifice. Quelques bijoux aussi sur son nouveau disque, comme Gens du voyage, Mieux qu’en face ou encore Une sorte d’église, jouissive et apaisée version acoustique d’une pièce de son inégal album de 2003. Même si par le passé il n’a pas toujours su éviter les effets vocaux prévisibles (je chante la mélodie dans les graves, puis j’ouvre grand les vannes au dernier refrain), il a pris depuis le parti de la puissance contenue, d’interprétations plus retenues. Pourtant, il faut avouer que la magie opère toujours, les poils se dressent encore, le public frémit de plaisir lorsque la bête se lâche (Dormir dehors, Olivia), d’autant plus dans le contexte intimiste du spectacle qui tourne actuellement. Daran est un chanteur de première classe.

Alors, ce nouveau disque, ce spectacle? Comme souvent chez Daran, on a besoin de quelques écoutes pour pleinement saisir toute la force et la beauté du travail. Daran ne s’est jamais autant exposé, seul avec sa guitare et, parfois, un harmonica ou une guitare électrique, quelques harmonies vocales. La voix, légèrement éraillée, est sobre et toujours aussi expressive. Daran a toujours chanté les textes des autres avec exigence et fidélité dans le choix de ses auteurs, et prouve album après album qu’il est un véritable amoureux des mots. Tout est senti, habité. Comme souvent, les textes penchent vers la critique sociale, l’observation sceptique de l’espèce humaine, en évitant souvent la rime. En résulte une impression dylanesque d’un texte qui prime sur la musique, avec un phrasé libre, presque improvisé. C’est souvent très réussi, mais parfois redondant, par manque d’accroche pour l’oreille. Un écueil presque inévitable dans un exercice aussi épuré, qu’on pardonne aisément.

Dans son éternel numéro de funambule entre l’ombre et la lumière, Daran s’égare parfois, avec un dosage qui fait basculer l’édifice du côté obscur. Sur Le monde perdu, on regrette certaines mélodies grises, sans grand caractère. Comme si, en rejetant les effets mélodiques faciles, Daran avait finalement accouché d’une œuvre au relief incertain, bien que pleine de substance.

En spectacle, cet aspect de l’album est renforcé par la présence très retenue et quelque peu statique de l’artiste. On connaît certes Daran plutôt discret et peu enclin aux épanchements, mais l’omniprésence de la technologie sur scène (qu’il décrit lui-même comme un cockpit d’avion) semble mobiliser une part importante de son attention, l’enfermer dans une bulle et mettre un mur invisible en lui et un public pourtant tout acquis à sa cause. D’ailleurs, sa voix a parfois semblé fatiguée, plus rugueuse que sur l’enregistrement.

Malgré ces quelques réserves, on n’oublie jamais le défi de la proposition artistique, album comme spectacle, et on se prend à imaginer la fluidité que le temps et le rodage permettront d’atteindre. J’ai quitté la salle avec le sentiment d’avoir accompli un voyage intense, bien que seulement partiellement réussi, en compagnie d’un artiste de tout premier plan, qui ne cesse de chercher et de se réinventer. Profond respect.

À écouter : Gens du voyage, Mieux qu’en face, Une sorte d’église

9/10

Par David Roy

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