ÉDITORIAL : Remerciez-moi plus tard

Par Olivier Dénommée

Il y a 28 mois, au moment de la naissance de Critique de salon, j’avais fait un constat qui me désolait : il est encore difficile de trouver, au Québec, un média consacré aux critiques musicales qui arrive à ne pas tomber dans la complaisance envers les artistes, surtout ceux d’ici. Il est considéré trop «risqué» de parler en mal de nos compatriotes, et comme le Québec est petit, parler en mal de quelqu’un rime avec mettre la clé sous la porte pour le média qui le fait.

C’est du moins les réflexions que j’ai trop souvent entendues avant de me lancer dans l’aventure. Beaucoup de grands médias semblent en effet adhérer à cette façon de penser qui n’aide aucunement la culture québécoise. Même des médias dits indépendants n’y échappent pas. La raison? L’argent. Ça passe toujours moins bien de dire du mal d’un artiste quand ses agents te paient pour parler de lui.

Pourtant, qui aide-t-on en faisant systématiquement une critique positive envers les artistes québécois qui tentent de percer? Les artistes? Non, si personne n’ose décrire les faiblesses dans leur spectacle ou leur album, comment pourront-ils véritablement savoir ce que les spécialistes en pensent et comment pourront-ils s’améliorer dans le futur si personne n’a le courage de dire clairement ce qui ne marche pas?

Le public? Au contraire, si tout ce dont on parle est excellent, alors en quoi cela aide les consommateurs d’art? Et puis l’expérience me dit que ce n’est pas parce que tel promoteur a plus d’argent pour une campagne de pub que ce sera meilleur. Une bonne critique de mauvaise foi induira le public en erreur et pourra le convaincre d’aller voir ailleurs si les critiques concordent mieux avec ses goûts.

Les promoteurs? En premier lieu, sûrement. La vente de billets ou de disques qui augmente peu après une bonne critique ne peuvent qu’aider. Mais si après une, deux semaines, le public se rend compte que c’était mauvais, le bouche à oreille se met à opérer.

Les médias eux-mêmes? Évidemment qu’un artiste et ses agents vont partager en premier lieu les critiques élogieuses, celles où on ne fait que louanger ses talents. Donc plus de vues pour le média en question. Mais après ça, quand trop de critiques «mal évaluées» ont été faites, que restera-t-il de la crédibilité du média? Les journalistes et les médias sont déjà suffisamment mal vus, a-t-on en plus besoin de dire d’eux qu’ont sont des vendus en culture?

En créant Critique de salon, j’ai fait le pari d’offrir des critiques le plus objectivement possible (bien qu’on sait que l’objectivité pure est impossible, surtout dans un domaine comme les arts), en y présentant les forces et les faiblesses et albums et des shows que je couvre. Je le fais par respect pour mon métier, mais aussi par respect pour les artistes : ils ont le droit de savoir où ils peuvent s’améliorer s’ils daignent lire que j’ai à dire de leurs produits. Dans certains cas, ils pourront trouver que je suis à côté de la plaque, dans d’autres cas, ils me remercieront d’avoir soulevé des points dont personne n’a parlé avant. Cela s’applique autant, sinon plus, aux artistes québécois. Ce n’est pas parce qu’un artiste vient de Montréal qu’il fera automatiquement un enregistrement impeccable le premier coup. Les ratés existent, et c’est notre devoir de les souligner, pour justement éviter qu’ils se reproduisent. Il y a des artistes que j’adore mais qui font des mauvais albums : je le dis. Au contraire, il y a des artistes qui ne me font pas vibrer, mais qui vont produire quelque chose de solide même si ce n’est pas un style qui ne me parle pas autant personnellement : je le dis aussi.

Critique de salon existe toujours parce que je crois encore que cette façon de faire de la critique est sincère et encore utile dans notre société. Après, chaque personne a son point de vue sur une œuvre précise, et c’est la magie de la chose. De plus en plus, nous nous amuserons à produire deux critiques différentes sur un même album, pour montrer les différentes perceptions possibles. Nous n’avons pas la prétention de faire les meilleures critiques du monde, mais nous pouvons vous assurer que nous les faisons avec comme seule motivation notre passion pour l’art et notre envie que la musique puisse s’améliorer avec des commentaires pertinents et constructifs. C’est mon défi et c’est ce que j’espère inculquer chez chacun de mes collaborateurs.

Je m’excuse à tous ceux qui ont pu être en désaccord avec certaines critiques, que ce soit par moi ou par mes collaborateurs, et qui ont pris l’affaire de façon personnelle. En plus de deux ans, il y a effectivement eu quelques cas. Et je m’excuse d’avance aussi pour toutes les prochaines fois où je dirai qu’un album ne lève pas, même si c’est de votre artiste préféré de tous les temps. Car c’est mon travail de le dire si, dans mes tripes, je sens que quelque chose ne marche pas, et autant que possible je vous dirai pourquoi. Par respect pour moi, par respect pour les artistes, par respect pour mes lecteurs, par respect pour ma profession. Être critique est plutôt ingrat – on le sait – mais lorsqu’on entend un artiste qui évolue pour le mieux après une review plus sévère, c’est déjà une preuve de notre utilité auprès la communauté artistique. Vous pourrez me remercier plus tard.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s