Chausson: Poème de l’amour et de la mer; Chanson perpétuelle; Mélodies – Jessye Norman

Sorti en 1983

L’une des plus grandes sopranos américaines du 20e siècle a su en émouvoir plus d’un au cours de sa carrière. Amoureuse de la langue française, Jessye Norman a souvent chanté dans la langue de Molière. Que ce soit Poulenc, Ravel ou Satie, la chanteuse aime nous faire frissonner avec ses interprétations teintées de lyrisme et de romantisme. Cet album paru en 1983 n’y fait d’ailleurs pas exception, mettant en lumière des œuvres d’Ernest Chausson, un compositeur encore trop peu connu du grand public.

Ce sont les trois mouvements du Poème de l’amour et de la mer qui ouvrent l’album. Ouvrir est un bien grand mot, puisque l’œuvre totalise en elle seule presque la moitié du disque, qui regroupe quant à lui trois opus différents. Accompagnée de l’Orchestre philarmonique de Monte Carlo, l’Américaine y va d’une interprétation sentie de la musique de Chausson. Tirés du recueil éponyme du poète Maurice Bouchor, les textes de ces œuvres orchestrales sont majestueux et emplis de drame, et qui dit drame dit cœurs brisés. Alors que le premier mouvement et son poème La fleur des eaux se veut particulièrement romantique et permet d’entendre des couleurs plus joyeuses par-ci par-là, c’est vraiment avec le troisième extrait de l’œuvre de Chausson que nous jette par terre Jessye Norman : quelle grandeur d’âme, quelle générosité. Une voix pure et pleine, mais surtout sincère.

La mort de l’amour nous emmène dans un univers complètement bouleversant. Tout commence en un thème vif où la flûte légère et le hautbois nous emportent dans un monde enchanté qui devient rapidement plus sombre, teinté de tristesse et de mélancolie. Il faut dire que la section de cordes est très convaincante dans cette transition qui se fait avec une subtilité qui étonne encore après plusieurs écoutes. L’ampleur de la musique de Chausson se compare d’ailleurs plus aisément à l’œuvre de compositeurs comme Richard Strauss ou Gustav Mahler qu’à certains de ses comparses français.

Alors que le thème d’une mélodie bien connue d’Ernest Chausson, Le temps des lilas, peut être entendue à plusieurs reprises à l’orchestre (entre autres au deuxième mouvement, Interlude), nous avons la surprise de retrouver la chanson adorée de plusieurs à la toute fin de l’œuvre. Plusieurs personnes, incluant l’auteure de ces lignes, ne savent pas que la pièce fait partie intégrante de l’œuvre et en fut détachée par la suite par le compositeur lui-même. Jessye Norman y est émouvante et si humaine que c’en est désarmant. On peut donc lui pardonner son français un peu cassé par endroits, et ce, un peu partout dans le long jeu.

Passons maintenant à une autre œuvre colossale du compositeur français, Chanson perpétuelle, sur un poème de Charles Cros. Il s’agit de sa dernière pièce achevée avant sa mort, et probablement l’une des plus troublantes. Racontant les malheurs d’une femme abandonnée, on peut sentir tout le drame du texte dans la musique pour piano et quatuor à cordes. On remarque rapidement d’ailleurs que la section de cordes se fait beaucoup plus consistante lorsqu’arrivent les moments davantage désespérés du texte. Vous aimez le drame? Cette musique vous jettera par terre et Jessye Norman vous achèvera avec son timbre tranchant, mais velouté.

Enfin, un peu de douceur et légèreté avec quelques mélodies tirées de l’opus 2 de Chausson. Curieusement, on place Le colibri en première position alors que la pièce est en fait la septième et dernière du cycle. On assume que cette délicatesse était nécessaire après les émotions fortes ressenties précédemment et on continue conséquemment cet ordre décroissant avec Sérénade italienne, cinquième du groupe de mélodies. Mélangeant intensité et fraîcheur, la pièce est un vrai petit bijou. Le charme, qui vient clore l’album, l’est tout autant, mais de toute autre façon. Charmante à souhait, elle nous permet de goûter à un côté très «musique française» de Chausson, qui insiste ici sur une mélodie plus chantante, typique du genre.

Si, comme moi, vous découvrez peu à peu l’œuvre d’Ernest Chausson, cet enregistrement est un incontournable. Au sommet de son art, Jessye Norman nous convainc des sentiments les plus terribles tout en nous permettant un moment de pur délice dans ses interprétations émouvantes. À écouter avec parcimonie, car cette musique intense peut soulever de vieilles blessures enfouies, telle est sa profondeur et sa grandeur d’âme.

À écouter : Poème de l’amour et de la mer Op. 19: III La mort de l’amour, Sérénade italienne, Le charme

8,1/10

Par Audrey-Anne Asselin

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